Les Contes du Corbeau : Le Marin


Lyon des Cendres

14 Février 2017, Hell’s Kitchen Bar, Lyon

[Ambiance sonore]

Néons.

Néons.
Néons bleus, rouges, violets, roses.

Néons.

La lumière est irréelle, électrique, parfois dure, parfois vaporeuse. Ici, les gens nagent dans un autre monde, dans un autre rêve. Tout est vrai pourtant, le zinc, les tabourets, les tracts sur les murs et les alcools dégoulinant dans les verres. En rose, tout est sirop, en bleu, tout est « alien ». À la frontière entre les deux se découpe l’improbable royaume où j’évolue, glissant avec lenteur sur les surfaces vitrées où les âmes se reflètent si bien. Je relève la tête, et je la vois. D’abord ses cheveux noirs retombant sur son cuir élimé. Les mèches sont sauvages, tout juste coiffées. Elle passe une main pour dégager une mèche, et je dessine du regard les lignes de son visage, rondes, harmonieuses. Sa bouche est mince et se pique d’un sourire narquois quand le serveur lui tend son cocktail. Les couleurs artificielles m’empêchent d’identifier ce qu’elle boit. Il est minuit passé, mardi, mercredi maintenant, la clientèle éparse aspire à de l’intimité, cachant la culpabilité de ses désirs refoulés derrière les couleurs vives. Je peux les sentir, je peux les entendre pulser derrière leurs poitrines, dans leurs entrailles. Je sais deviner ces crispations invisibles et ces flux nerveux qui diffusent le frisson le long de leur échine et l’angoisse dans leur ventre. Et j’adore ça.

Elle lève les yeux, enfin. Ses globes oculaires apparaissent totalement opaques et barrés à l’horizontale d’une pupille en forme de ligne brillante. Le reflet du néon dans ses yeux lui donne l’aspect d’un cyborg dont le regard scanne scrupuleusement la silhouette assise presque en face d’elle, de l’autre côté du zinc circulaire. C’est lui, celui que je cherche, le Marin, et c’est elle qui m’a mené jusqu’à lui. Je ne connais pas son nom, c’est ainsi qu’on me l’a désigné, j’ignore pourquoi.

Je peux sentir la tension quand leurs regards se croisent. Ils se cherchaient des yeux sans oser se voir depuis plusieurs minutes, et le contact enfin s’établit. La musique reprend, lounge, electro, un son qui parle aux pulsions et à l’instinct, étouffant la raison pour exacerber le désir. L’envie de danser me prend, mais je ne suis pas là pour ça. Souple, détendue, elle se lève de sa chaise, laisse de quoi payer son verre qu’elle emporte avec elle. Un sourire plus amical habille ses lèvres. Le néon quitte ses yeux noirs. Ils se plissent, légèrement. Elle aime déjà ce qui va se passer, elle anticipe, elle sait que lui aussi. Cet instant de grâce où les corps se parlent sans avoir besoin des mots est l’un de mes mets favoris. Il est possible de traîner des heures dans les lieux fréquentés par les mortels sans jamais être témoin de ce moment. Pour mes sens, c’est une explosion d’harmonie, la naissance d’une œuvre. La grâce touche deux êtres l’espace d’une seconde dont je peux à loisir contempler les nuances le temps d’une éternité.

Loin de moi l’idée de prétendre être une sorte de cupidon moderne — d’ailleurs, je n’ai jamais aimé les flèches, c’est trop impersonnel —, mais le fait est que moi aussi, je crée des histoires entre les gens. Je pourrais rester invisible, perdu dans la foule, inconnu, ignoré, mais ce n’est pas dans ma nature. Je me dois de montrer mon visage, de participer, de rester un souvenir flou dans l’esprit de ceux que je laisserais percevoir l’instant. C’est imprudent et très orgueilleux, mais qui me jugera ? Je souris en y pensant, et je reviens à mes deux sujets. Je fouille dans les poches de mon long manteau noir de quoi occuper mes mains et masquer mon regard derrière de la fumée. Une pochette d’allumettes prise sur le comptoir une heure auparavant, et des cigarettes au menthol. J’ai horreur du tabac, mais j’aime le goût du menthol, tout autant que le geste de fumer. Bien entendu c’est interdit, mais personne ne me dira rien. Mon empreinte sur les ombres de ce lieu est bien trop forte pour que l’on me remarque si je n’en ai pas envie. Ils me voient, mais pas assez pour remarquer que je fume, ni s’étonner des écussons extravagants que je porte aux épaules.

Elle s’assoit à côté de lui sans lui demander son avis, juste en plantant son regard dans le sien. Il sourit, désarmé, mais maintient une défense minimaliste. Je n’entends pas leurs échanges, et je ne veux pas. Il est tellement plus amusant d’imaginer ou de lire sur les lèvres en devinant les intonations de leurs voix d’après leur posture et le roulement de leurs yeux. Elle est penchée vers lui, conquérante juste ce qu’il faut pendant qu’il bat déjà en retraite. Il est déjà à court d’argument. Le Marin affiche un peu plus de la quarantaine, mais il peut se décomposer entre une belle musculature bien entretenue, une calvitie très justement rasée au plus proche du crâne lui donnant cette nécessaire touche dangereuse, et ses grands yeux bleus saturés d’effets spéciaux par les néons océan qui lui font face. Le mutant face à la cyborg, face à face, là, entre sirops et aliens.

La musique s’arrête, deux secondes, le temps pour moi de l’entendre dire « Je suis désolé, mais j’attends ma femme ». Elle rit en reposant son verre sur le zinc. Je sens un lointain parfum de menthe, un mojito peut-être. Soit elle se fiche du fait qu’il soit marié, soit comme moi elle sait qu’il ment. Sa main gauche et l’alliance en or confirment qu’il est marié, mais sa chemise blanche au col trop écarté par une journée pénible et le fait qu’il se soit assis volontairement à une place isolée contredisent son affirmation.

Ils sont mignons à vouloir se cacher derrière leurs épouses quand ils savent que leurs propres barrières viennent de s’effondrer. Il ne fait hélas pas exception à la règle, j’attendais mieux du Marin. Vraiment. Mais je ne suis pas là pour juger cette faiblesse passagère. Je n’ai pas le temps de toute façon, elle vient de poser ses lèvres sur les siennes. Il se laisse faire, et je peux presque entendre ses prières se noyer dans un flot ininterrompu d’images liées au désir qui s’engouffre en lui. Que pèse un « Notre Père » contre des lèvres parfumées à la framboise et Lolita Lempicka ? Le Marin s’abandonne, ses mains rejoignent celles du cyborg, remontent le long de ses bras, s’agrippent aux pans de son blouson en cuir. Ils ferment les yeux.

Maintenant.

Les heures ont filé pendant que j’attendais et j’ai pu dompter chaque obscurité, chaque reflet. Je suis chez moi. Personne ne me voit glisser depuis ma place jusqu’aux trois ombres portées du Barman derrière la brune aux yeux noirs. Personne n’a le temps de comprendre pourquoi j’écarte le pan de mon manteau ni le sens du geste que j’accomplis.

La lame transperce le cuir, la chair, les os, fendant tout sans la moindre difficulté. Elle ne marque un temps d’arrêt qu’en sortant du corps de la jeune femme pour percer le plexus du Marin. Le métal feule de plaisir, absorbant l’essence vitale de deux êtres figés dans le hoquet sanglant qui a fait suite à leur baiser. Leurs lèvres se séparent dans un filet rouge qui finit par se rompre. Je détache ma tête sur le côté, pour croiser les yeux bleus électriques du Marin, noyés de douleur et d’incompréhension. Le sabre perce entre deux côtes et ressort par le dos. Elle sursaute, essaye de tourner la tête vers moi, mais sentant venir la mort préfère planter son dernier regard dans ceux de son amant.

– Votre épouse vous souhaite une excellente Saint Valentin, monsieur, lui dis-je en retirant la lame d’un coup sec.

De vous à moi, j’ai adapté le texte que m’avait donné à dire son épouse. L’original était vulgaire, beaucoup trop long. Combien de temps croyez-vous qu’une personne transpercée par une lame puisse avoir pour vous écouter ? Non, il fallait quelque chose de plus percutant et quoi qu’ils aient pu faire en actes ou en pensées, ils ne méritaient pas une épitaphe aussi médiocre. J’aime à penser qu’une pointe d’ironie au dernier instant peut rendre le passage moins pénible. De fait, je me mens à moi-même, je sais très bien ce qu’il advient de leurs âmes lorsque mon sabre les dévore.

Les clients ne bougent pas, ils ne verront rien d’autre qu’une silhouette vague avant que je ne m’en aille. Sur le sol, les chairs désarticulées s’enlacent approximativement de leurs ruisseaux carmins, les yeux glacés de désespoir. Le liquide se répand en explosions écarlates sur le sol du bar. J’ai un remord. J’ai toujours un remord, mais je n’ai pas le choix, ce n’est pas moi qui décide, ce sont mes clients.

Dans leurs yeux figés et humides se reflètent les lignes électriques et colorées des néons.

 


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